France Honors Eugene Nicole with the Chevalier de la Légion d’Honneur, Speech by M. Berty

May 28, 2013 | By French Culture

On May 15, 2013, the insignia of Chevalier of the Legion of Honor was conferred on Writer and Professor Eugène Nicole by Michel Berty, a member of the Advisory Board, NYU Center for French Civilization & Culture. Nicole, who has published  a cycle of six novels grounded in his native archipelago of Saint-Pierre et Miquelon and who is  a distinguished professor of French literature, was warmly celebrated amidst family, friends, and colleagues gathered for the occasion at La Maison Française, NYU.


Discours de M. Berty, Chevalier de la Légion d’Honneur.

Cher Eugène, Monsieur le Conseiller culturel de l’Ambassade de France, Mesdames et Messieurs,

Lorsque quelqu’un reçoit la bonne nouvelle : « vous avez été nommé Chevalier de la Légion d’honneur », il lui appartient de choisir la personne qui lui remettra cette décoration. Vous avez ben sûr pensé d’abord à notre ami Tom Bishop qui a malheureusement dû décliner, n’ayant pas la nationalité française.

Et c’est en tant que Membre de l’Advisory Board du Center for French Civilisation and Culture que cet honneur m’échoit.

La tradition veut que cette remise de décoration soit l’occasion de vanter les mérites du récipiendaire qui lui valent cet honneur. Je vais donc parler du professeur, de l’écrivain, de l’artiste et, bien sûr, de Saint-Pierre et Miquelon.

Cher Eugène, lorsque vous quittez votre île, j’imagine avec une certaine inquiétude, c’est pour conclure vos études secondaires en Vendée – dont vous retenez surtout l’expérience « disciplinaire » de l’internat – pour y passer le Baccalauréat à La Roche-sur-Yon. Puis, ce sera la capitale, la Sorbonne et Sciences Po, et vous choisissez d’enseigner la littérature française, ce que vous faites toujours ici à New York University. Vous avez dirigé plus de 20 thèses de Ph. D. et autant de thèses de Master’s, participé à tellement de colloques , de séminaires, etc. que je n’ai pas essayé de les compter. Je suis allé faire ma petite enquête : vos étudiants apprécient sans réserve vos qualités d’enseignant à l’écoute, passionné par votre métier, pédagogue, « intéressant ». Un de vos plus jeunes collègues m’a dit, utilisant le jargon approprié : «  c’est un type bien ». Cela fera bientôt 50 ans que vous exercez votre métier, de Paris à New York en passant par l’Alaska et Princeton. Quelle belle carrière ! Vous n’en êtes nullement lassé, m’avez-vous dit, et vous avez l’intention de continuer malgré vos occupations parallèles.

Cela m’amène tout naturellement à parler de l’écrivain. Tous les professeurs de littérature sont sans doute tentés mais tous ne deviennent pas un écrivain reconnu et apprécié.

En tant que spécialiste de Proust, vous avez d’abord écrit nombre d’articles sur son œuvre, le premier, je crois, il y a 30 ans, tout en collaborant à l’édition d’A la recherche du temps perdu pour la Bibliothèque de la Pléiade. Ces écrits constituent une part importante de votre C.V. qui ne comprend pas moins de 11 pages. Et ce n’est sans doute pas fini puisque le dernier en date de ces articles sur Proust date de l’année dernière.

Mais, comme l’écrit joliment une de vos critiques : « Eugène Nicole écrit aussi pour lui. » En 1988 paraît le premier de vos romans, L’œuvre des mers, qui sera suivi en 1991 par Les larmes de pierre et cinq ans plus tard par Le Caillou de l’Enfant-Perdu. Viendront ensuite La Ville sous son jour clair et enfin Un adieu au long cours, il y a deux ans. Ai-je raison de dire «  enfin » - car selon cette même source, « l’histoire d’amour avec son île n’a pas de fin et Eugène Nicole n’exclut pas d’écrire un jour un sixième volume. » Peut-être allez-vous nous en dire plus ?

Je vais revenir sur l’île dans quelques instants mais je ne peux manquer de mentionner Alaska, paru en 2007, tellement j’ai pris plaisir à lire l’exemplaire que vous m’avez si aimablement dédicacé, plus abordable parce que plus léger, peut-être celui que vous préférez ?

Et vous m’avez confié le titre d’un autre roman n’appartenant pas au « cycle saint-pierrais », Le Démon rassembleur, à paraître en janvier 2014.

Vous écrivez aussi des poèmes, qui ont été publiés dès 1975, ; vous êtes en outre reconnu comme un spécialiste de l’autofiction chère à Serge Doubrovsky ; à ce titre vous participiez l’année dernière au colloque organisé ici même par Tom Bishop. Votre intervention s’intitulait : An Autofiction Bigger than Myself : tout un programme !

Ce qui est moins connu, vous êtes un spécialiste de l’onomastique. Rappellerai-je devant cette assemblée d’érudits que c’est « la science qui étudie les noms propres ? » Et de me lancer dans cette voie inconnue de moi m’a fait penser à un autre éminent spécialiste de l’onomastique, Roland Moreno, que j’ai connu au moment où il inventait en France la carte à puce au début des années 70, devenue plus tard la Smart Card. Dans mes fonction professionnelles de l’époque, je m’étais intéressé au software qu’il avait alors développé, baptisé « Le Radoteur », qu’il a présenté dans son livre La Théorie du Bordel Ambiant, titre qu’on ne peut oublier.

Mais partons en voyage pour votre île. Quand nous en avons parlé, j’ai cité Saint-Pierre et Miquelon comme l’endroit « où la France rencontre l’Amérique ». Vous m’avez corrigé : « ENTRE la France et l’Amérique ». Voilà qui explique votre attachement et votre parcours. Quelle histoire intéressante que celle de ce petit archipel peuplé seulement de 6000 habitants qui risque de disparaître des mémoires si on n’en exploite rapidement les gisements de gaz sans nous disputer trop avec nos voisins. Ancienne « Nouvelle France », première terre française ralliée à la France libre de De Gaulle, tout le monde en a vu des images, sans le savoir, dans le film Le Crabe-Tambour.

Le premier habitant de l’archipel qui vous a précédé dans l’ordre de la Légion d’Honneur en 1871 est votre ancêtre, un certain Sauveur Ledret, qui transporta en ballon dirigeable depuis Paris le courrier du gouvernement réfugié à Bordeaux. C’est un souvenir pour vous car son « diplôme », signé par Thiers, se trouvait dans la salle à manger de votre grand-mère maternelle à Saint-Pierre.

Finaliste pour le prix Médicis en 1988, pour le Fémina en 2004, récipiendaire du Pris Josep Kessel en 2011, vous m’avez fait penser à l’un de vos confrères, Le Clézio, qui a parlé lui aussi avec passion de son île natale. L’œuvre des mers a été également retenu en janvier 2011 pour le prix France-Culture, ce qui vous a valu de passer sur les ondes pour  un long interview de Laure Adler : ceux qui veulent en savoir plus sur votre livre et sur vous-même peuvent l’écouter avec plaisir.

Tout en continuant vos activités de professeur et d’écrivain, depuis quelques années vous êtes aussi devenu artiste. Vous ramassez des objets divers abandonnés sur les trottoirs, « objets déformés créés dans les marges de la société, abandonnés puis écrasés par les voitures et les hommes » comme vous le dites en présentant ces œuvres que vous appelez des « Piétinés », ainsi qu’une série de tableaux et de collages que vous venez d’exposer à Bordeaux.

Professeur, écrivain, artiste, à ce triple titre vous étiez plus que qualifié pour recevoir cette décoration.

Eugène Nicole, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont  conférés, nous vous faisons CHEVALIER de la Légion d’Honneur.


Réponse du récipiendaire

Mes chers amis, chère Laurence Marie qui représentez le Conseiller culturel de l’Ambassade de France, ma chère Suzanne, cher Michel,

Il y a pour moi des dates fastes. Je crois me souvenir que c’est le 8 avril 1977, jour de mon anniversaire, qu’un coup de téléphone de Tom Bishop m’appela dans son bureau qu’éclairait un beau soleil printanier de fin d’après-midi, pour m’annoncer que je venais d’obtenir la tenure à NYU. Nous vidâmes sur le champ une coupe de champagne.  C’est ce même jour de l’année, en 2012,  que, suite à la proposition de Frédéric Mitterand,  ministre de la culture, un décret du président de la République française me faisait chevalier de la Légion d’Honneur dans une promotion où je suis fier d’être en compagnie du poète Adonis. Encore fallait-il procéder à la cérémonie et, comme vous l’avez rappelé, j’avais d’abord pensé à Tom qui, pour les raisons que vous avez dites, m’a suggéré de faire appel à vous, qui réunissez les qualités indispensables à cet acte « illocutoire», comme l’ont nommé les logiciens anglais, pour distinguer un caractère spécifique à certains énoncés dont vous venez de nous donner un exemple à l’instant puisque il a suffi que vous me nommiez chevalier de la Légion d’Honneur pour que je le devienne. Quand dire, c’est faire. Pour que cette parole fût opérante, il fallait néanmoins que vous fussiez vous-même chevalier de la Légion d’honneur, de nationalité française et investi de pouvoirs à vous conférés pour cette occasion par le Président de la République.  À ces dispositions légales, je m’empresse d’ajouter qu’un autre trait vous distinguait pour cette fonction que vous m’avez fait l’amitié d’accepter : votre rôle éminent de membre du Advisory Board  of the NYU Center for French Civilization and Culture. Aussi, je considère en somme un heureux hasard que, les travaux en cours dans  les locaux des Services du Centre culturel de l’ambassade de France à New York ne permettant pas qu’elle se déroule dans cette enceinte, cette cérémonie ait lieu dans la Maison française de NYU qui est pour moi comme une seconde salle de classe ou de séminaire à la différence près que j’y redeviens étudiant. De Jean-Pierre Richard à Pascal Quignard, en passant par Yves Bonnefoy, Michel Butor, Nathalie Sarraute, Paul Veyne, Michel Foucault, Jacques Derrida, j’y ai vu défiler tant de penseurs et d’écrivains  que ce podium, où je suis aujourd’hui, est comme habité par une multitude de ces êtres d’exception dont je revois les gestes, et dont j’entends les voix. Innombrables soirées dont personne hélas n’a tenu le log-book mais dont me reviennent parmi tant d’autres des souvenirs émus : le soir où Jean-Claude Renard s’était quelques instants évanoui sur cette estrade avant de reprendre sa lecture, incident dont j’ai retrouvé la trace cryptique dans un de ses poèmes : « À New York, où les clés vacillèrent » ; à l’époque du structuralisme pur et dur une autre mémorable soirée où nous pensions que Riffaterre allait réduire à néant son collègue linguiste Austerlitz qui s’était mis à jouer de la flûte, mais, comme dans la célèbre scène de la Recherche où tout le monde pense que M. de Charlus va écraser Mme Verdurin, c’est le contraire qui se produisit ; ou encore l’extraordinaire lecture que fit Valère Novarina d’une de ses pièces avec un livre-partition qu’il tenait exaucé devant lui à l’horizontale et à bout de bras…

J’ai passionnément aimé mon métier de professeur, et, je vous l’ai dit, cette passion ne faiblit pas. S’il m’est parfois arrivé de pénétrer dans ma salle de classe sans grand enthousiasme, une minute plus tard, le temps redevient précieux et compté, il s’agit d’en user pour le mieux, d’être clair,  d’intéresser, de fournir du savoir mais surtout de susciter des interrogations.

 La clarté… Je ne sais pas si j’y parviens toujours, mais une certaine idée que je m’en fais m’a toujours guidé dans l’écriture de mes romans,  dans ce cycle, cette Œuvre des mers, basée sur mon archipel natal de Saint-Pierre et Miquelon, peut-être parce que c’est le lieux le plus brumeux du monde.

 Vous laissiez présager un sixième volet de ce texte déjà long de plus de plus de 900 pages. Je le confirme. Il verra le jour en septembre aux éditions de l’Olivier. Intitulé Les eaux territoriales, il couvre les années 1988 à 2005 et, encadré par deux morts, celle de mon père  et celle de mon frère cadet, c’est une méditation sur la genèse et la réception d’une telle fiction dans le microcosme qu’elle évoque,  sur la survie de ce microcosme menacé par la raréfaction des ressources halieutiques, et qui, suite à un long contentieux entre la France et le Canada a vu en 1992 sa zone économique exclusive réduite à la portion congrue par un tribunal international d’arbitrage. C’est un thème peu poétique que j’ai néanmoins décidé d’intégrer à ma « pseudo Saga » en lui donnant une tonalité parfois burlesque.  Il sera suivi en janvier 2014 par un roman que publiera P.O.L., Le Démon rassembleur,  qui, lui, n’a rien à voir avec la « matière de Saint-Pierre » et dans lequel, m’étant donné pour but de greffer en une seule narration une dizaine de nouvelles que j’avais écrites préalablement, je m’interroge sur l’invention du récit, la façon dont il se tisse à partir de fils multiples, et jusqu’à quel point l’invraisemblable peut se marier à la fiction.

Des trois chapeaux que vous superposez comme une tiare laïque sur ma tête, il me faut noter que je ne donnerai pas à la casquette de l’artiste ou plutôt du bricoleur que je suis la même étoffe qu’à celle de l’écrivain. Certes, j’ai souvent l’impression que cette activité plus pratique, moins contrôlée, peut-être, a des points communs secrets avec le langage. Mais elle en constitue  aussi l’antidote. Comme Michaux, après les mots, j’ai besoin d’images. La différence est que, si je crois à peu près contrôler les mots, les images, elles, surviennent pour ainsi dire à mon insu. Après  le travail, la trouvaille : sur le trottoir un beau piétiné pas à prendre avec des pincettes   (mais j’en ai une paire dans ma poche), un collage que l’ajout d’un morceau de papier sort du chaos, l’addition d’un trait sur une gouache qui m’ouvre une perspective nouvelle et que je poursuis à l’envers.

En somme, dans cette triade qui me vaut aujourd’hui – sans le danger qu’il encourut- la même décoration que mon ancêtre Sauveur Ledret, (la croix de 2013 ne vaut évidemment pas celle de 1871)  je ne fais  que regarder le ciel, la mer et la terre, comme il dut le faire depuis son ballon dirigeable aiguillé par l’urgence de sa mission mais comme font aussi plus paisiblement à chaque minute – pourvu qu’ils soient libres -  des millions d’êtres humains.

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