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Proust the Impressionist

November 20, 2013 | By Laurent Mauvignier | Translated by Alicen Hubert

Laurent Mauvignier is a French author. His first novel, Loin d’eux, was published by Editions de Minuit in 1999. He has since published several critically acclaimed works of fiction with the same publisher, including Apprendre à finir, which received the Wepler Prize in 2000 and the Prix Livre Inter in 2001. Mauvignier has said that in writing Des hommes, his 2009 novel about a veteran haunted by his memories of the Algerian War, he found great inspiration in Proust. His books have been translated in several countries, among them In the Crowd by Faber & Faber (2008). Des hommes will also be translated as The Wound by the University of Nebraska Press in 2014.


I must admit to having started several times before finally being able to enter the cathedral that is In Search of Lost Time, which was more like an impenetrable fortress for me at the time. Then one day, which I remember very clearly, I opened the first volume, and read it so avidly that I’ve often wondered why I had resisted for so long.

I strongly believe that reading is a sort of antechamber that leads to writing. Often, when we say that an author has influenced us, what we mean is that we have found in him or her answers, visions, and intuitions that echo what we want to see in our own work. Proust is among those authors who have been a revelation to me. Between the moments when my reading stopped and started again, something else began: my own writing. It was not my first try, far from it, but until then nothing had crystallized, no forms had taken shape. Through my reading of Proust, I (finally) understood that in a book, a character could contradict himself from one moment to the next, and that it wasn’t a problem. Unlike Balzac, for whom each character is practically the illustration of an archetype, Proust presents his characters in strokes, using a sort of “psychological impressionism.” He creates a reality composed of fragments, like a pre-cubist object that must be seen from all angles before a coherent image emerges. Each character shapeshifts smoothly from one appearance to another, from one possible identity to another (like the “morally irreproachable” Charlus, who becomes lustfully self-indulgent a few books later). His characters exist in their entourage’s perception of reality; they live in the way others see them. But their world itself is conceived in the same way. This is also true of his descriptions, which are never just for show, but which, like the characters, are animated with a kind of mobility that renders them life-like, and never monolithic. We are like children watching a magic lantern. Each character, each situation is captured at a certain moment, a certain possible state of being. By showing the largest possible number of variations, Proust constructs a sort of unity composed of fragments, infinitely varied and impossible to illustrate in a single figure, because no one identity would be able to include them all. This is what we are told by an expansive phrase preoccupied with precision, which speaks in circumvolutions in an attempt to grasp reality in its impossible unity. All at once, the writing process weaves, unravels, and recreates a universe whose reality is in constant flux. Proust’s writing is striking in its extraordinary fluidity, flexibility, and mobility. A modernist, Proust speaks of a “geometry in space” and a “psychology in time.” In an article** written 6 years before the publication of the first volume of La Recherche, he uses the analogy of a city seen from a car. The article, entitled “Impressions de route en automobile” (“Impressions of the Road Seen from an Automobile”), renders immediately apparent how much Proust fits into this modernity where speed and erasure go hand in hand. Geography itself becomes just as volatile as time. On the other hand, time exposes the stratum, the layers that allow entire fragments of memory to emerge as pure, reactivated beings, from the very heart of forgetfulness.

This modernity at work, the end of an era and its mutation into another, is a circumstance that we have, perhaps now more than ever, in common with Proust. What he shows us is the dawning of a new age, where creation and destruction occur simultaneously, where nothing has a definite beginning, middle and end, a world where in a fleeting moment, from a cup of tea or a madeleine, the past can materialize – drawing the eternal from the transient, just as Baudelaire predicted.

**This article is also mentioned in the August-September 2013 issue of the review Europe, entirely dedicated to Proust, in Pierre-Edmond Robert's article Swan expliqué par Marcel Proust.


Je dois avouer avoir commencé plusieurs fois la lecture d’À la recherche du temps perdu avant d’avoir pu pénétrer dans cette cathédrale, qui, à l’époque, avait tout pour moi de la forteresse imprenable. Et puis un jour, dont je me souviens très précisément, j’ai ouvert le premier tome, et je l’ai lu avec une telle avidité que je me suis souvent demandé pourquoi quelque chose avait résisté jusqu’alors.

Je crois volontiers que la lecture est une sorte d’antichambre à l’écriture. Souvent, lorsqu’on dit d’un auteur qu’il nous a influencés, c’est qu’on a reconnu en lui des réponses, une vision, une intuition qui font écho à ce que nous cherchons pour nos livres. Proust est de ceux qui ont agi sur moi comme un révélateur. Entre le moment où la lecture achoppait et celui où elle s’est ouverte, un autre événement s’était produit pour moi, celui de l’écriture. Ce n’était pas mes premières tentatives, loin de là, mais rien ne s’était encore cristallisé, aucune forme ne s’était imposée. À sa lecture, j’ai (enfin) compris qu’un personnage pouvait se contredire d’un moment à un autre dans un livre, et que ce n’était pas grave. Contrairement à Balzac, pour qui chaque personnage est presque l’illustration d’un archétype, Proust montre ses personnages par touches, il applique une sorte « d’impressionnisme psychologique ». Il compose une réalité qui se donne par bribes, comme un objet précubiste qu’il faudrait voir sous toutes ses facettes pour en dégager une image. Le personnage glisse d’une figure à l’autre, d’un possible à l’autre (Charlus, homme « moralement irréprochable », qu’on verra pourtant se vautrer dans la luxure quelques livres plus loin). Les personnages existent dans la réalité de la perception qu’en ont leur entourage, ils vivent dans le regard qu’on porte sur eux. Mais c’est le monde lui-même qui est conçu de cette façon. C’est vrai aussi des descriptions, qui ne sont jamais des décors, mais qui, à l’instar des personnages, sont douées de cette mobilité qui les anime, les rend vivantes et jamais monolithiques. Nous sommes des enfants face à une lanterne magique. Chaque personnage, chaque situation est pris dans un état, un possible de son être. C’est en montrant le plus grand nombre de variations que Proust reconstitue une sorte d’unité composée de fragments, de reflets multipliables à l’infini, impossible à résumer en une seule figure, puisque aucune ne saurait toutes les réunir. C’est ce que nous dit l’amplitude d’une phrase qui se déploie par souci de précision, qui ouvre ses circonvolutions à cette tentative d’embrassement du réel, dans son impossible unité. Le processus d’écriture coud, découd et recoud dans le même mouvement un univers dont la réalité est toujours un organisme en métamorphose. Ce qui frappe dans l’écriture de Proust, c’est son extraordinaire fluidité, plasticité, mobilité. Homme de la modernité, Proust parle d’une « géométrie dans l’espace », d’une « psychologie dans le temps ». Il utilise, dans un article** écrit six ans avant la parution du premier volume de La Recherche, l’analogie avec la ville vue du train. L’article s’intitule « Impressions de route en automobile », et l’on comprend mieux dès lors comment Proust s’inscrit dans cette modernité où vitesse et effacement ont partie liée. La géographie devient elle-même aussi volatile que le temps. En retour, ce dernier ouvre des strates, des épaisseurs qui pourront laisser surgir des pans entiers de mémoires, de pures présences réactivées, au cœur même de l’oubli.

Cette modernité à l’œuvre, l’effondrement d’une époque et sa transmutation en une autre, est une donnée que nous avons, peut-être aujourd’hui plus que jamais, en partage avec Proust. Ce qu’il montre, c’est l’ouverture d’une ère où tout s’abolit et se construit dans le même mouvement, où rien n’est figé dans un début, un milieu et une fin, mais un monde où c’est dans la fugacité d’un moment, d’une tasse de thé, d’une madeleine, que le temps aboli peut surgir – tirer l’éternel du transitoire, comme l’avait déjà prédit Baudelaire.

** On en retrouvera mention dans le numéro d’août-septembre 2013 de la revue Europe, consacré à Marcel Proust, dans l’article très éclairant de Pierre-Edmond Robert, Swan expliqué par Marcel Proust.

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