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Richard Lorber - Président de Kino Lorber, figure de la distribution du cinéma d’auteur

Richard Lorber est l’un des leaders de la distribution du cinéma d’auteur international aux Etats-Unis. En réponse à la crise sanitaire, sa société Kino Lorber a lancé une nouvelle initiative pour soutenir les salles de cinéma et permettre aux films indépendants de sortir virtuellement, Kino Marquee.

Dès le début de la crise, vous avez cherché à compenser la fermeture des salles de cinéma en proposant des sorties virtuelles. Comment est née Kino Marquee et comment cette initiative fonctionne-t-elle ?

Nous sommes une entreprise réactive et créative, qui ne cesse d’apprendre. Les salles ont fermé brutalement, juste après le lancement prometteur de notre film phare du printemps – Bacurau, prix du jury au Festival de Cannes 2019. Nous étions sous le choc mais nous avons eu la présence d’esprit de transformer cette situation de crise en opportunité. Nous avons trouvé un moyen de transformer le site de vente de films en VOD que nous avions récemment lancé – Kino Now, que certains ont appelé l’iTunes du cinéma d’art et d’essai – en une nouvelle plateforme nommée Kino Marquee. L’objectif était de proposer à notre public des sorties digitales de films soigneusement sélectionnés par leurs cinémas locaux. Notre mission est d’encourager les spectateurs à soutenir les salles d’art et d’essai auxquelles ils sont attachés, en achetant des billets pour des séances virtuelles via le portail que nous avons créé pour chacun de ces cinémas. Nous espérions ainsi éviter que des œuvres saluées par la critique ne soient dépréciées par une simple sortie virtuelle, tout en apportant un soutien financier aux salles d’art et d’essai et aux cinémas indépendants confrontés, du jour au lendemain, à une situation très difficile. Plutôt que de diriger les cinéphiles vers les plateformes nationales de VOD comme Amazon, en court-circuitant les cinémas locaux et en les privant de leurs recettes au profit des géants du numérique, notre modèle « filmanthropique » encourage les cinémas de quartier à diffuser nos films sur leur site, avec l’engagement de notre part de leur verser la moitié du prix de chaque « billet virtuel » vendu sur la page de Kino Marquee dédiée à chacune de ces salles. La première semaine, nous avons démarré avec onze cinémas et deux de nos films. À la fin de la troisième semaine, six de nos films sortaient sur les « écrans virtuels » de plus de 200 salles, avec chaque jour d’avantage de cinémas qui travaillaient avec nous. Ils sont désormais plus de 350. Je suis heureux, si j’ose dire, que Kino Marquee soit devenu « viral ».

Kino Marquee propose, en partenariat avec UniFrance et les Services culturels, une sélection de courts métrages français. Vous avez déjà environ 50 salles qui les distribuent via leurs cinémas virtuels. Comment analysez-vous ce succès  ?

La qualité de la programmation d’UniFrance a ouvert la voie vers les cinémas virtuels, qui n’auraient pas, autrement, fait le pari de rassembler des courts métrages en une seule séance. C’est toujours un défi car lorsqu’il s’agit de courts métrages, les spectateurs s’attendent à y avoir accès gratuitement en ligne. À travers les films courts, les réalisateurs recherchent avant tout un moyen de se faire connaître et non pas un gain financier – ils les mettent à disposition pour trouver un public, et les utilisent comme des cartes de visite pour de futurs projets. Nous avons fait le pari qu’en choisissant des courts métrages sélectionnés avec soin par un prescripteur de l’envergure d’UniFrance, et en les rassemblant en un seul long métrage,  présenté sous la bannière d’une salle d’art et d’essai réputée, il serait alors perçu comme un programme qui mérite le prix normal d’une séance – virtuelle, certes – de cinéma. Ce mode de distribution prend de l’ampleur, mais il reste jusqu’ici encore modeste. On espère poursuivre sur cette lancée avec d’autres programmes du même ordre, et impliquer activement des grands noms du cinéma et des médias influents dans la promotion de ces œuvres de jeunes cinéastes et de réalisateurs prometteurs. Il a toujours été délicat de trouver un modèle efficace de commercialisation des courts métrages aux Etats-Unis, sans pouvoir compter sur le soutien de l’État à travers des chaînes publiques comme c’est le cas en Europe ou ailleurs. J’ai fait de la création de telles opportunités pour les films courts aux Etats-Unis un défi personnel. Je suis certain que ces New French Shorts, avec l’aide d’UniFrance et de notre cinéma virtuel Kino Marquee, vont prendre la place qu’ils méritent, aux côtés de Quibi ou TikTok.

Quel premier bilan faites-vous de Kino Marquee ? Est-ce que vous comptez conserver cette « fenêtre de distribution » une fois les cinémas de nouveau ouverts ?

Nous sommes optimistes mais réalistes. Nous ne pensons pas que les sorties virtuelles de films cesseront lorsque les cinémas vont rouvrir, ni même lorsque nous aurons un vaccin. Notre espoir est de voir les salles rouvrir progressivement, les unes après les autres, et de récupérer une bonne partie de ce qui faisait leur recette auparavant (y compris la vente de popcorn, pour laquelle personne encore n’a imaginé d’alternative numérique). Cependant, presque toutes les salles d’art et d’essai disposent d’un nombre limité d’écrans. Dans le monde physique, il y a si peu de salles, même pour présenter des films à succès, que les cinémas et les distributeurs renoncent souvent aux recettes supplémentaires qu’ils auraient pu générer autrement et reverser aux cinéastes pour la part qui leur revient. Les séances virtuelles transforment cette rareté en abondance. Les cinémas peuvent exploiter pleinement leurs meilleurs films. Les spectateurs ont plus de chance de parvenir à voir un film, car bien souvent, ils ont à peine le temps d’être au courant de son existence qu’il risque déjà de disparaître des écrans. Notre plateforme Kino Marquee propose un système à deux niveaux, où les cinémas peuvent projeter nos films lors de séances physiques et virtuelles – soit exclusivement physiques, soit les deux simultanément– avec l’opportunité de poursuivre la distribution virtuellement, là où les films auraient cessé d’être distribués en salles. Tout le monde, dans le secteur de la distribution indépendante et du film d’auteurs, reconnait que nous avons intérêt à passer d’une économie fondée sur la rareté (la plupart des cinémas d’art et d’essai ne possèdent pas plus de trois écrans) à un monde où le nombre d’écrans est démultiplié – où les séances virtuelles sont littéralement infinies. Mais il y a d’autres contraintes. La sélection des films doit rester exigeante pour conserver la fidélité du public des salles indépendantes. Et les cinémas doivent améliorer leur communication pour mobiliser plus efficacement leurs spectateurs s’ils espèrent continuer à vendre des billets virtuels. Faute de quoi ils ne parviendront pas à valoriser leur offre de «grand cinéma d’auteur » - qu’il soit distribué en salle ou virtuellement – par rapport aux services de VOD qui prolifèrent et qui offrent à peu près tout, tout le temps, à n’importe qui. Dans ce monde bouleversé par la pandémie et à la différence des grandes chaines de cinéma commercial qui dépendent des investissements publicitaires massifs consentis par Hollywood, les cinémas indépendants ont désormais un avantage face à la concurrence, celui d’être en capacité d’impliquer et de mobiliser leur communauté de spectateurs, leur public. Je suis convaincu que les cinémas indépendants ont la capacité de trouver un équilibre entre le physique et le virtuel : faire en sorte que leurs clients retrouvent le chemin des salles auxquelles ils sont attachés, tout en les poussant à découvrir un plus grand nombre de films de qualité, méticuleusement choisis par leur soin, à travers un large choix de séances virtuelles. Cela nous semble être une solution idéale pour l’avenir, où tout le monde trouverait son compte.

Vous avez lancé votre propre plateforme de streaming, Kino Now, fin 2019, en proposant des films de votre catalogue. Avec le confinement, le public s’est massivement tourné vers la consommation de contenus culturels en ligne. Avez-vous observé un phénomène similaire avec Kino Now ?

Kino Now se développe rapidement, et plus rapidement que si c’était une plateforme de VOD par abonnement, comme Netflix ou les centaines de jeunes plateformes si ambitieuses qui existent actuellement, sans parler du combat des nouveaux Titans de l’abonnement : Disney, Apple, Warner, etc. Nous avons actuellement plus de 1 000 films de notre catalogue sur le site… et bien d’autres encore à venir. Tous les clients de Kino Marquee achètent leur billet via le portail Kino Now donc notre public de cinéphiles et d’amoureux du cinéma croît de manière exponentielle. En tant que distributeur reconnu du cinéma mondial, Kino Lorber bénéficie des échos entre l’image artistique et commerciale de nos nouvelles sorties (en salle et en virtuel) et notre magnifique catalogue disponible à la demande sur notre plateforme Kino Now.

Que vous inspirent ces expériences récentes par rapport à la distribution de films étrangers aux Etats-Unis ? Est-ce cette analyse aura des conséquences sur vos futurs choix d’acquisitions ?

On voit que le monde du cinéma s’ouvre de plus en plus à la faveur du développement des séances virtuelles. On s’est aperçu que notre public est souvent plus aventureux et curieux que les programmateurs toujours prudents qui protègent parfois les rares écrans d’art et d’essai. Notre catalogue œcuménique continuera à être guidé par notre goût, notre jugement et notre savoir-faire, et si le cinéma virtuel prend la place qu’il mérite dans ce système à deux niveaux, aux côtés de la programmation physique, cela nous permettra de faire encore plus de place à l’expérimentation dans nos acquisitions et notre marketing. Notre incursion dans le court métrage avec New French Shorts en est une parfaite illustration.   

Vous avez plus de 35 ans d’expérience dans la distribution, un secteur qui a connu plusieurs bouleversements.  Quelles leçons tirez-vous de la période actuelle et comment voyez-vous l’avenir du cinéma indépendant ?

Bien que la crise actuelle ne soit en aucun cas une bénédiction, elle a certainement accéléré le changement de paradigme dans la consommation des médias. J’aime bien considérer Kino Marquee comme une opération de guérilla, une sorte de VOD de combat. Le cheval de Troie numérique que redoutaient les cinémas, qui aurait séduit les spectateurs confinés sur leur canapé, s’est renversé. À la place d’une programmation élaborée par des algorithmes, façon Big Media, qui aurait conduit à ce vain refrain  « tout est disponible mais il n’y a rien à voir », les cinémas indépendants, reconnus pour la qualité de leur programmation, peuvent aujourd’hui continuer à revendiquer cette force à travers les séances virtuelles. Ces salles auront leur part de ce gâteau numérique toujours plus gros, et, en même temps, elles aideront à faire en sorte que leurs portes restent ouvertes et que le pop corn coule à flot, pour que les spectateurs reviennent encore s’en prendre plein les yeux, côte à côte dans l’obscurité… Wait and see…  

Propos recueillis par Valérie Mouroux, attachée audiovisuelle, Directrice du Département Cinéma, TV et Nouveaux Médias (New York)
Twitter : @VMouroux


Pionnier du cinéma d’auteur aux Etats-Unis, Richard Lorber est, avec sa société Kino Lorber, l’un des leaders de la distribution du cinéma international, des films indépendants récompensés dans les festivals du monde entier aux grands classiques et aux documentaires. Après avoir cofondé et dirigé Fox Lorber, puis son successeur Koch Lorber Films (désormais Entertainment One), il fait l’acquisition en 2009 de Kino International, pour former Kino Lorber. Avant cette carrière de 40 ans dans la distribution, Richard Lorber, diplômé d’un doctorat de Columbia University, a enseigné l’histoire de l’art à NYU et a été critique d’art (Artforum). Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, il est membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences.

Kino Lorber :
Avec une équipe basée à New York de plus de 30 personnes et un catalogue de 3 800 films, Kino Lorber gère les acquisitions et les sorties de 30 nouveaux films par an, auxquels s’ajoutent près de 350 titres diffusés dans les réseaux éducatifs, en ligne et sur support physique (DVD/Blu Ray). Au cours des dix dernières années, sept de ses films ont été nommés aux Oscars, et bien d’autres récompensés, parmi lesquels: Bacurau (Prix du jury du Festival de Cannes 2019), Le Livre d’Image de Jean-Luc Godard (Palme d'or spéciale du Festival de Cannes 2018), There Is No Evil (Ours d’or de la Berlinale 2020), Synonymes (Ours d’or de la Berlinale 2019), Martin Eden (Prix de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise 2019 ; Prix Platform du Festival de Toronto 2019).

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