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Teresa Eyring – Directrice exécutive du Theatre Communications Group

Teresa Eyring est la directrice exécutive du Theatre Communications Group (TCG), principale organisation représentant le réseau des théâtres non commerciaux aux Etats-Unis. Elle témoigne de la capacité d’adaptation et d’innovation des acteurs du théâtre américain pour faire face à la crise sanitaire.

Les théâtres sont tout particulièrement touchés par la crise actuelle. Comment avez-vous réagi ?

Dès le début de la crise, nous nous sommes mobilisés pour informer notre réseau sur la situation sanitaire. Nous avons décidé de multiplier à l’échelon national les rassemblements virtuels et le partage de ressources en ligne à destination de l’ensemble des professionnels du secteur théâtral; ceci inclut notre conférence annuelle, intitulée RE:Emergence, qui s’est tenue cette année en deux parties et en ligne.

Parallèlement, nous avons mis en place toute une série de mesures visant à soutenir le secteur, en décidant notamment de renouveler automatiquement et gratuitement tous nos membres, bien que les cotisations et les inscriptions à nos événements soient une part très importante de nos ressources. Nous avons par ailleurs rendue gratuite l’inscription à notre conférence annuelle. Notre soutien se traduit aussi par la mobilisation des financeurs tant fédéraux que privés afin que le théâtre et les autres formes artistiques soient inclus dans les plans de relance économique.

Plus que jamais, nous avons cherché à encourager les professionnels à innover et à explorer de nouveaux moyens de se connecter avec le public au service des communautés, tout en essayant d’agir sur les défis structurels auquel notre secteur est confronté, afin qu’il ressorte plus fort de la crise.

Nous avons enfin cherché à communiquer sur le besoin existentiel de théâtre et le rôle intrinsèque que les théâtres joueront pendant la période de reconstruction pendant, et une fois, la pandémie maitrisée.

Quel premier bilan tirez-vous de l’impact de la crise sur le secteur théâtral aux Etats-Unis ?

Les théâtres, lieux de rassemblement public, ont brutalement fermé au fur et à mesure des ordres de confinement pris par les Etats, avec pour conséquence un chômage de masse : chez les artistes indépendants mais aussi les équipes de production, les équipes techniques, les personnels d’accueil et l’ensemble de ceux qui travaillaient pour les spectacles annulés. La perte économique est sévère et conduira à un rétrécissement des activités du secteur théâtral dans les années à venir.

Comme une lueur d’espoir, de nombreuses personnes pensent que cette crise nous permettra de reconstruire un écosystème du théâtre plus équitable, innovant et capable de s’adapter. Nous pouvons écarter quelques vieux préjugés et inventer de nouvelles formes d’organisation. On assiste à un renouveau du sens de la communauté et à la recherche collective de solutions. Nous apprenons à nous connaître différemment, d’une manière plus proche et plus personnelle, sur Zoom, Facebook Live et autres plateformes.

Au-delà des situations d’urgence, quels sont les enjeux essentiels auxquels devra faire face le secteur théâtral aux Etats-Unis à moyen terme ?

TCG fait partie du groupe pour la défense et la promotion des arts qui a transmis des recommandations dès la mise en œuvre des projets de loi de relance économique en réponse à la crise (« CARES Act » et actuellement en cours de négociation, « HEROES Act »). Nous avons co-signé une lettre réclamant une extension du programme de protection des salaires (Paycheck Protection Program qui octroie des prêts aux entreprises – théâtres inclus – qui pourront se transformer en subvention si elles parviennent à conserver leur personnel) et d’autres sortes de prêts, ainsi qu’une assurance chômage pour les travailleurs indépendants. Par son action, TCG a généré 7 000 messages de revendication adressés au Congrès de la part d’électeurs couvrant l’ensemble du pays depuis le début de la crise.

Nous prêtons également attention aux réalités quotidiennes des théâtres. En pratique, la plupart ont besoin de temps, essentiel pour réunir les équipes artistiques et de production, monter et répéter les spectacles, etc. Mais investir autant de temps et d’argent alors qu’un retour du virus est possible à l’automne en a fait reculer plus d’un. Nombreux sont ceux qui ont préféré repousser tous les projets à 2021. Certains de nos plus grands théâtres annoncent des budgets 2021 représentant un tiers de leur budget pré-Covid 19. Le personnel et les artistes continuent d’être licenciés en grand nombre. De nombreuses questions se posent concernant le public, à commencer par savoir s’il reviendra.

En parallèle, des utilisations originales de l’espace virtuel émergent, comme des formes de théâtre in situ. Les institutions culturelles étudient aussi des formes innovantes de distanciation sociale qui incluent des performances en extérieur par exemple.

Le financement du secteur théâtral est majoritairement privé aux Etats-Unis (fondations, philanthropie, recettes de billetterie). Cette crise peut-elle être l’occasion d’un rééquilibrage avec un soutien public accru, notamment dans les grandes villes telles que New York et Chicago ?

Le soutien des fonds publics pour les arts aux Etats-Unis est important mais il ne représente qu’une petite partie des budgets de la grande majorité des théâtres dans la plupart des villes et des Etats. Nous espérons pouvoir démontrer le rôle essentiel du théâtre dans la reconstruction de nos communautés et de notre pays. Nous continuerons de nous battre  pour un accroissement du soutien tant public que privé afin de stimuler la création artistique et pour qu’elle soit reconnue pour son rôle social et économique, comme un bien public. L’exemple historique du Federal Theater Project (1935-1939) du Works Progress Administration (WPA) dans le cadre du New Deal  nous inspire. Pendant la période de la Grande Dépression, le théâtre a été décisif dans la reconstruction.

Votre conférence annuelle s’est tenue exceptionnellement en ligne en deux temps, du 6 au 8 mai et du 2 au 5 juin 2020Quels sujets avez-vous abordé? Comment réagissez-vous au mouvement « Black Lives Matter » ?

Cette année, notre conférence nationale aurait dû se tenir à Phoenix et nous avions prévu d’honorer les communautés artistiques, celles des communautés indiennes (native communities), et les paysages du désert de l’Arizona, mais la conférence est passée en mode virtuel en raison du coronavirus. La première partie (du 6 au 8 mai) intitulée Convergence s’est organisée autour de plusieurs « cercles » de professionnels du théâtre ayant tous des rôles différents dans cet écosystème (acteur, régisseur, directeur général, directeur artistique, éducateur, etc.). Dans ces groupes, les modérateurs ont invité les participants à témoigner des effets de la crise sur leur travail et à réfléchir aux opportunités de cette rupture pour réinventer le secteur théâtral. La seconde partie de la conférence, Convening (du 2 au 5 juin), devait approfondir le travail déjà réalisé. Mais, après le meurtre de George Floyd, nous avons recentré le programme sur le mouvement Black Lives Matter, les besoins des communautés BIPOC (Black, Indigenous, and People of Color – Noirs, populations d’origine et personnes de couleur) ainsi que les actions à entreprendre pour mettre fin à la suprématie blanche (White supremacy). Nous avons modifié notre programme à l’initiative de nos employés noirs, des membres de notre conseil d’administration et des collègues. Et nous avons remis à plus tard les questions liées à la crise du coronavirus et aux stratégies de réouverture. Cependant nous avons conservé nos séances plénières avec des artistes tels que Monique Holt, Jamil Jude et Nikkole Salter ainsi que l’auteure Aleshea Harris en conversation avec la metteure en scène Whitney White et en clôture, la session intitulée Native Nation (« nation autochtone ») et animée par l’auteure Larissa FastHorse.

Vous vous êtes rendue au Festival du TNB de Rennes en 2018, et au Festival d'Avignon en 2019. Selon vous, quelle place aura l’international à l’avenir pour le secteur théâtral aux Etats-Unis ?

J’ai été tellement impressionnée par ces deux festivals que j’ai hâte d’y retourner. J’avais prévu d’aller au festival d’Avignon de nouveau cet été et j’ai été vraiment peinée d’apprendre son annulation. Mais en tant que professionnels de théâtre nous sommes tous solidaires dans cette crise. Nous vaincrons ensemble cette terrible pandémie. Bien qu’il soit difficile de se voir en personne, nous pouvons rester en contact de manière virtuelle. Nous pouvons partager de l’information et préparer l’avenir. Et dans l’immédiat nous pouvons découvrir de nombreuses propositions artistiques en ligne. J’ai entendu dire que des théâtres américains attiraient un public international important avec leurs programmes en ligne. C’est en réalité un bon moment pour construire des relations nouvelles, socles de futurs échanges internationaux.

Propos recueillis par Laurent Clavel, attaché culturel, directeur du département des échanges artistiques (New York) et Nicole Birmann Bloom, chargée de mission, Arts de la scène (New York)
Twitter  :  
@LaurentClavel
Twitter : @NiciBloom


Teresa Eyring est directrice exécutive de Theatre Communications Group (TCG) depuis 2007. Titulaire d’un B.A en relations internationales à l’Université Stanford et d’une maîtrise en administration des théâtres à l’Université de Yale, elle a travaillé pendant plus de vingt-cinq ans dans des théâtres aux États-Unis. Elle a notamment été directrice générale de la Children's Theatre Company à Minneapolis de 1999 à 2007, du Wilma Theatre à Philadelphie de 1994 à 1999 et directrice exécutive adjointe du Guthrie Theatre à Minneapolis de 1989 à 1993. Elle a commencé sa carrière au théâtre en tant que directrice du développement de la Woolly Mammoth Theatre Company à Washington.

TCG - Theatre Communications Group :
Fondé en 1961, Theatre Communications Group (TCG) est une organisation à but non lucratif basée à New York. Créée afin de favoriser la communication entre les professionnels, les communautés et les lieux de formation du monde du théâtre, elle rassemble plus de 12 000 personnes dans l’ensemble du pays. Le TCG et ses membres contribuent de façon importante au secteur du théâtre américain, qui emploie plus de 139 000 personnes à travers plus de 210 000 représentations chaque année et participe pour plus de 2,1 milliards de dollars à l’économie américaine.
L’organisation publie notamment le magazine American Theatre et ARTSEARCH, ainsi que des textes dramatiques. C’est le plus grand éditeur indépendant de littérature dramatique des Etats-Unis avec plus de 16 Pulitzer Prizes. Le TCG offre à ses membres des opportunités de rencontres et de développement de connaissances ainsi que de communication. Il encourage aussi les compagnies de théâtre et les artistes individuels dans leur travail à travers plusieurs programmes de bourses. TCG a plusieurs programmes à l’international permettant d’établir des échanges culturels avec d’autres institutions artistiques étrangères  telles que les bourses Global Connections (ces dernières temporairement suspendues), On the Road , et In the Lab sont conçues pour soutenir ces échanges.

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