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Mariane Ibrahim - Galeriste

Installée à Chicago depuis 2019, la galeriste franco-somalienne Mariane Ibrahim, ouvrira en septembre prochain un espace de 400 m2 avenue Matignon à Paris. Son ambition est intacte : offrir une forte visibilité à l’émergence et porter les créations et les voix des artistes issus des minorités, en particulier de la diaspora africaine. Cette nouvelle galerie, Mariane Ibrahim la pense aussi comme un formidable moyen de faire éclore un dialogue entre deux villes jumelles. La galeriste qui représente notamment l’artiste ghanéen Amoako Boafo et le Français Raphaël Barontini, évoque avec nous sa volonté de créer un lien fécond entre la France et les États-Unis, à une époque où émerge, dans le marché de l’art comme dans la société, un besoin fort de nouvelles narrations

Comment vous êtes-vous construite professionnellement aux Etats-Unis, et pourquoi avoir choisi de déplacer votre galerie à Chicago, après avoir débuté à Seattle ?

Début 2012, nous avons ouvert un premier espace à Seattle. C’était une chance de pouvoir s’établir dans cette ville jeune et innovante pour s’inscrire dans la mouvance artistique américaine émergente.  

Nous voulions exposer les artistes contemporains dont le travail était trop peu mis en valeur, notamment ceux issus de la diaspora africaine. La galerie a été inaugurée par une exposition sur un photographe renommé, Malick Sidibé, puis nous avons alterné entre artistes confirmés et artistes émergents. Les modes d’expression de ces créateurs étaient très différents, mais cela était cohérent au regard de notre programmation, qui se voulait être une représentation culturelle et sociétale de ce qui se passait dans le monde, et un moyen de porter les revendications identitaires et culturelles d’artistes qui n’avaient leur place ni dans la société ni dans le monde de l’art. 

Nous avons choisi Chicago car il était nécessaire pour nous d’être présents dans une ville plus marquée d’un point de vue identitaire, culturel, institutionnel et artistique. Chicago est le centre névralgique des États-Unis, c’est une ville classique, ancrée et cosmopolite qui a accueilli plusieurs vagues migratoires, et où le programme de la galerie résonnait particulièrement. 

Vous avez développé une approche particulière pour promouvoir les artistes, avec des résultats très rapides. Pouvez-vous nous en dire plus ?  Qu’apportez-vous de nouveau au monde de l’art ?

Tout cela est lié au choix de nous installer à Chicago. Nous avions choisi cette ville pour offrir à nos artistes de nouvelles opportunités. A travers nos expositions, nous avons été présents dans plusieurs pôles du marché de l’art, notamment les foires. Cela nous a permis d’introduire nos artistes et de recevoir l’approbation des professionnels, critiques d’art, historiens et curateurs.

Si les choses ont été aussi rapides, c’est donc parce qu’il y avait un besoin de diversité et de nouvelles narrations. Sans le savoir, la galerie était aux avant-postes d’une révolution culturelle et intellectuelle qui allait toucher tous les domaines : art, musique, cinéma… Il y avait aussi un désir d’émancipation chez les collectionneurs, qui cherchaient à s’ouvrir et à représenter des artistes issus des minorités. Les artistes de l’hémisphère Sud ont donc pu faire valoir leurs interrogations sur la société, alors même que s’ébauchait, par le biais des institutions, une nouvelle interprétation de leurs apports à l’histoire de l’art. Je refuse donc de dire que l’évolution a été rapide. Elle aurait dû advenir depuis longtemps, et c’est aujourd’hui qu’elle rattrape son retard.  

En revanche, pour nous, entrepreneurs, tout est effectivement allé très vite car nous sommes arrivés à un moment où les artistes afro-américains étaient  "redécouverts" et disposaient de structures pour être représentés. On aurait pu créer une galerie il y a 50 ans et ne vivre notre heure de gloire que maintenant.

Ces dernières années, les Etats-Unis ont connu une forte progression de la place des artistes issus des minorités, en particulier afro-américains, dans les programmations des lieux d’exposition et dans le marché de l’art contemporain. Constatez-vous une évolution similaire en France, notamment quant à la représentation des artistes de la diaspora africaine ?

Les États-Unis étant un jeune pays, ils devaient se construire au niveau culturel et identitaire, et proposer une représentation universelle de ce qui se passait culturellement et artistiquement dans le monde. L’Amérique a donc toujours été la première à reconnaître des mouvements artistiques rejetés par l’Europe, comme l’impressionnisme ou le cubisme. Si des Afro-américains sont aujourd’hui présents et soutenus par les Américains, c’est qu’ils font partie de l’Amérique et que leur contribution à l’Histoire du pays n’avait jamais été reconnue.  

La France a accueilli et accepté les artistes Afro-américains, elle a constitué pour eux un refuge et un lieu d’exil, et peut aujourd’hui faire rayonner l’art contemporain africain. Mais d’abord, elle doit regarder en face son passé colonial, la diaspora africaine qui vit sur son sol et les artistes afro-américains qui ont contribué à la société française. Je pense que la France est en retard, c’est un fait, mais qu’elle peut rattraper ce retard car elle a une audience : les artistes afro-descendants qui réclament une autre narration et refusent un certain fatalisme - qui voudrait par exemple qu’ils ne puissent pas être artistes.   

Finalement, il faut faire un grand écart pour lier les arts traditionnels africains et la contemporanéité des artistes issus de l’émigration, aujourd’hui considérés comme Français. Il y a vraiment une histoire à construire entre la scène française et les artistes issus de l’immigration. Si l’on regarde du côté des institutions françaises, on voit d’ailleurs qu’il y a une volonté de promouvoir ce dialogue à l’image de la Saison "Africa 2020".

Vous ouvrez un nouvel espace à Paris en septembre prochain, deux ans à peine après l’ouverture de votre galerie à Chicago. Pourquoi Paris et pourquoi maintenant ?

Parce que la France va rattraper son retard sur les enjeux de la diversité. Après avoir participé à une première vague de prise de conscience, nous voulons participer à la seconde vague. Une seconde vague imminente, qui se passera en Europe. Il y a donc un retour, mais c’est aussi un départ.  

Nous voulons aussi créer un pôle culturel en France pour pouvoir représenter les artistes sur les deux continents, et permettre aux créateurs afro-américains de venir s’exprimer dans une ville réputée, qui a de tout temps été une place de choix pour les artistes. Car Paris reste centrale, et il y règne une liberté qui est beaucoup plus forte qu’aux États-Unis. Il y a un intérêt mutuel à faire éclore un dialogue, car il y a à la fois une excellence africaine et une excellence française. Et je pense que leur combinaison peut créer des étincelles et faire de Paris la capitale de la diversité artistique.

Comment envisagez-vous de faire résonner la programmation entre les deux villes ?

Nous allons inaugurer la galerie parisienne en septembre prochain par une exposition collective qui montrera l’ensemble de nos artistes, avec le souci de toucher autant les professionnels que le public. Ensuite, nous allons profiter de l’intérêt et la curiosité réciproque entre les deux villes pour créer des expositions qui se répondent et encouragent les collaborations transatlantiques. Par ailleurs, nous partagerons notre temps entre Paris et Chicago et nous serons présents à chaque vernissage.  

Pour que l’échange se passe dans de bonnes conditions, il faut pouvoir créer ce pont entre les deux continents, entre les deux villes. Ce dialogue perpétuel entre Chicago et Paris a du sens car ces deux villes jumelles sont liées par un respect profond et mutuel : il y a une fascination pour Chicago, et les collectionneurs et artistes veulent tous passer du temps à Paris qui demeure une ville magique et captivante. Je pense que Paris sera clairement LA destination post-Covid.

Propos recueillis par Tanguy Accart, attaché de coopération et d’action culturelle, Antenne de Chicago des Services culturels de l’Ambassade de de France aux Etats-Unis, Consulat Général de France à Chicago.

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Sept ans après s’être installée à Seattle, en 2019, Mariane Ibrahim a transféré sa galerie à Chicago. Elle a récemment annoncé la création d’une première antenne européenne, à Paris, qui sera inaugurée en septembre sur la prestigieuse avenue Matignon.

Mariane Ibrahim a organisé de grandes expositions et présenté les travaux d’artistes émergents ou confirmés, dont Amoako Boafo, Clotilde Jimenez, Maïmouna Guerresi, Ayana V. Jackson et, dernièrement, Jerrell Gibbs et Peter Uka. Sa galerie a participé à de nombreux salons dans le monde entier et ses installations ont remporté plusieurs prix.

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